Il y a maintenant quelques années, lorsque m’a été confiée la direction de l’Hexagone, j’avais deux objectifs : favoriser la connexion du monde du théâtre avec les enjeux contemporains, et, pour cela, faire du théâtre un laboratoire de jeu et d’idées en prise directe avec son territoire. Faire théâtre de tout, faire du théâtre pour tous.

Les soutiens politiques de tous bords les plus favorables à notre activité espéraient les filiations traditionnelles culture/éducation, culture/social. Si l’on tente de comprendre comment les qualités du territoire de la métropole alpine peuvent trouver un écho dans la vie de l’Hexagone, c’est la relation entre les arts et les sciences qui s’impose. La formidable équipe de l’Hexagone s’est emparée du triptyque Arts – Sciences – Territoire pour inventer au quotidien la manière de faire « résonner » entre eux artistes, scientifiques et acteurs du territoire. Nous sommes allés bien plus loin que les seuls secteurs de l’éducation ou du social. Plonger les artistes dans des classes de tous niveaux, bien sûr, aller au contact des associations d’éducation populaire, oui, mais les arts et les sciences concernent aussi l’entreprise, le laboratoire, l’économie sociale et solidaire, le service public…

Faire théâtre de tout, faire du théâtre pour tous, faire du théâtre partout. Arts et sciences de tout, pour tous, partout : un modèle qui ne cesse, aujourd’hui, de trouver un écho dans les actions menées par d’autres théâtres, des scènes nationales, des centres dramatiques, des théâtres de villes, des festivals, mais aussi par des centres de sciences, des universités, des associations diverses directement engagées dans cette relation entre arts et sciences.
On peut parler d’un mouvement, un mouvement qui dépasse largement les frontières de l’hexagone. Partout dans le monde des lieux permettent à des artistes d’aller au contact des nouvelles connaissances et des nouvelles technologies. Chacun le fait avec sa sensibilité, avec les forces et qualités de son territoire et des réseaux qu’il mobilise. J’espère que la 10e Biennale Arts Sciences, celle qui s’appelait au tout début « les Rencontres Imaginaires » et qui est devenue « EXPERIMENTA », j’espère donc qu’elle sera à l’image de ce mouvement : diverse, inventive, traversant les frontières disciplinaires, les frontières mentales, les frontières physiques.

En faisant se rencontrer arts et sciences nous avons parfois la sensation d’entretenir le chemin qui a fait la grandeur de l’Europe : l’entrelacement du poétique, de la rigueur scientifique et d’une rationalité technologique. Julie Valéro 1 avec l’enthousiasme dont elle fait preuve, nous signalait lors des journées PREAC 2, que l’œuvre de Brecht qualifiée d’épique, était revendiquée par lui comme scientifique et technique.
Arts – Sciences – Technologies : c’est la perte des trois qui projette dans la misère, c’est la prédominance de l’un contre les autres qui mène au désastre, c’est l’alliance des trois qui conduit aux plus belles réalisations.
Ce triple regard nous permet de penser le monde différemment, de forger une forme d’acuité politique (au sens de vie de la cité). C’est avec ce regard qu’a été construite cette saison, reflet, je l’espère, du mouvement des imaginaires en cours.
S’il y a une représentation qui surgit, c’est celle de notre rapport au vivant. La vie sous toutes ses formes, la force incroyable des « migrateurs » à l’heure de la sixième extinction de masse 3.
Douze siècles avant notre ère, les tribus grecques érigeaient des tabous pour éviter l’anéantissement. C’étaient des tabous propres à la communauté des  humains, destinés à se protéger de l’avidité du plus fort. Il est encore temps, 3200 ans plus tard de fonder les tabous pour le vivant, des règles qui placent le vivant au cœur de l’activité des hommes, qui placent le terrestre, notre destin commun sur notre vaisseau spatial Terre, au-dessus de tout.

Ainsi notre triptyque de référence devient : les Arts – les Sciences – le terrestre.
Cela va changer nos imaginaires, donc nos pratiques. Un beau terrain d’expérimentations, de partages, de transmission, de joie et de curiosité renouvelées…

Bonne saison à l’Hexagone !

Antoine Conjard Directeur, mai 2019

1 Julie Valéro, maîtresse de conférence UMR/LITT&ARTS – UGA.
2 PREAC, pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle.
3 Rapport publié par l’ONU, 6 mai 2019.